Publié par : paysdesmasques | dimanche, 13 février 2011

Il était une fois la Révolution tranquille…(1)

Il était une fois la Révolution tranquille…(1)
On peut maintenant la raconter, cette fameuse Révolution tranquille. Ce produit typiquement québécois qui n’a rien à voir avec la Révolution française, ni avec la Révolution américaine, encore moins avec les révolutions tunisienne et égyptienne plus proches de nous. Tranquille, oui, notre révolution. À sa manière. Moins de têtes coupées qu’ailleurs, mais elle a eu droit quand même à ses manifs de masse, ses émeutes, ses attentats terroristes, ses trahisons, ses arrestations arbitraires sous la Loi canadienne des mesures de guerre, à ses poètes et bardes, à sa musique, et malheureusement aussi à ses morts d’homme et de femme. Une vraie révolution haute en couleurs et en réformes pleines de promesses pour les générations qui allaient suivre.
L’année dernière, préparant un numéro spécial à l’occasion des cinquante ans de la Révolution tranquille, la revue Possibles m’a demandé d’en faire la synthèse. Mal lui en prit, la pôvre, car mon texte, sans concessions envers la rectitude politique ou les clichés du multiculturalisme, a mis la chicane dans la cabane. En fait, je suis tombé bien malgré moi au beau milieu d’une querelle de chapelles, comme les intellos en sont friands, entre le « Nous » identitaire du Parti québécois et le « Nous » altermondialiste de Québec Solidaire. Ne voulant pas être mêlé à une autre de ces disputes oiseuses propres à Byzance, ni à un conflit de générations, j’ai plutôt décidé de mettre mon texte sur mon blog-notes. Je l’ai fractionné en quatre parties dont voici la première, aujourd’hui. Les autres suivront.

Le grand ménage du printemps

Évoquer cette mythique Révolution tranquille, que certains voudraient avoir vécue, mais à laquelle d’autres, comme les zélotes de la réécriture historique, aimeraient faire un bras d’honneur (tels ces royalistes français se demandant après coup si la révolution de 1789 avait bien eu lieu), c’est la restreindre habituellement aux années 60. En réalité, ce vaste mouvement de réformes, comme n’en avait pas connu le microcosme québécois depuis des générations, déborde nettement la décennie.
Le 22 juin 1960, dès que Jean Lesage embouche la trompette du changement, une première vague roule jusqu’en 1966. Dix ans plus tard, de 1976 à 1980, sous René Lévesque, moutonne une seconde vague qui fera dire aux éditorialistes que le souffle nouveau qui la portait rappelait « l’exaltation des beaux jours de la Révolution tranquille des années 60 ». Dans l’entre-deux de dix ans, de 1966 à 1976, sous les unionistes de Daniel Johnson et Jean-Jacques Bertrand, et les libéraux de Robert Bourassa, on assiste à des épisodes de consolidation, à certaines avancées, mais aussi à du freinage et à du recul. Bref, pour utiliser une image maritime, la Révolution tranquille s’est faite en deux lames de fond, des vaguelettes et du ressac.
Lévesque avait pour son dire qu’elle n’était qu’une première étape. L’aventure serait bouclée le jour où les Québécois accéderaient à l’indépendance qui, seule, leur assurerait le plein contrôle de leur économie, de leur destin, de leur vie. Cet événement fondateur constituerait la toiture de l’édifice érigé depuis les années 1960 sous le pavillon du Maîtres chez nous de Lesage et après 1976, sous celui d’Option Québec de Lévesque.
Autant dire que pour les souverainistes d’aujourd’hui, la Révolution tranquille demeure inachevée, comme la dixième symphonie de Beethoven, à cause du double non des Québécois aux référendums de 1980 et de 1995. Bien que, dans le dernier cas, les francophones n’en ont pas moins manifesté majoritairement ( à 60 %), l’envie d’une nouvelle patrie. Mais ce n’était pas suffisant pour arracher la victoire du Oui vu le vote de blocage des anglophones et des allophones massivement acquis au Non, comme en témoignaient les sondages de l’époque.
Ce ne sont pas les libéraux qui boucleraient la boucle suivant l’espoir de Lévesque ! Ils vouent un culte si mitigé à l’héritage de la Révolution tranquille, dont ils sont pourtant à l’origine, qu’ils en minent lentement mais sûrement certaines de ses conquêtes : social-démocratie, politique propre, entrepreneurship québécois, intégration des immigrants à la majorité francophone dévoyée par des politiques de gribouille comme celle des écoles passerelles, et francisation de la province où sévissent laxisme, indifférence et aveuglément volontaire.
En cela, le Parti libéral ne fait que répondre aux désirs de sa clientèle électorale. Une coalition cachée abritant les anglophones, certains groupes d’immigrés réfractaires au Québec français et la bourgeoisie francophone urbaine accrochée mentalement et financièrement aux intérêts anglo-canadiens auxquels elle sert de caution auprès de la majorité francophone.
Cependant, même privé de son épilogue souhaité ardemment par Lévesque, mais rejeté avec autant de conviction par Lesage, le grand dérangement des années 60-80, qu’annonçait déjà le bouillonnement des idées de la fin des années 50, a labouré en profondeur la mentalité de porteur d’eau des francophones. Et chambardé tout autant les structures d’une société vieillotte héritée d’une histoire politique pas toujours glorieuse qui tardait à prendre le train de la modernité nord-américaine.

Guerre à la corruption

« C’est le temps que ça change ! » s’exclame Lesage en arrivant d’Ottawa où il s’est familiarisé, comme ministre, avec les rouages d’un gouvernement moderne. Classé dans les annales comme le père de la Révolution tranquille, Lesage veut bâtir un État capable de relever les défis qui attendent la société québécoise, comme la planète tout entière. Ce sera un État interventionniste dont le rôle ne se limitera pas à faire des routes et des ponts, à réprimer les abus et à veiller au respect de l’ordre public.
Pour y arriver, il doit d’abord dépoussiérer et nettoyer l’administration. C’est la fin de l’ère Duplessis, et le début d’une nouvelle où l’épuration des mœurs politiques devient la lubie du nouveau gouvernement. Guerre à la corruption, donc, et bienvenue à la politique propre ! L’ennemi à abattre : le patroneux professionnel qui ponctionne les fonds publics. Comme le trésorier de l’Union nationale, Gérald Martineau, petit homme sec ami et confident de l’ex-premier ministre Duplessis, qui a empoché entre 1946 et 1956, selon les comptes publics, plus de 55 millions en vendant de l’équipement de bureau au gouvernement.
En campagne électorale, Lesage promettait d’agrandir les prisons « pour y jeter tous les profiteurs et les véreux » de l’ancien régime. En juillet, à peine élu, il commence par former un Conseil du Trésor, modelé sur celui d’Ottawa, qui scrutera à la loupe les achats du gouvernement. Puis, le 5 octobre, au lieu d’embastiller ceux qui obéissaient au dicton « voler l’État n’est pas voler », il crée la commission d’enquête Salvas.
Ses juges passent au peigne fin l’administration duplessiste pour faire la lumière sur « le scandale du gaz naturel ». Une opération boursière de 20 millions qui a permis à une douzaine de ministres de l’Union nationale d’encaisser des sommes rondelettes, mais illicites, lors de la vente du réseau public de gaz naturel à l’entreprise privée.
Au Québec, découvrent aussi les libéraux, les ponts et les routes coûtent deux fois plus cher qu’en Ontario et aux États-Unis à cause du « denier de saint Pierre », le 10 % versé par l’entrepreneur à la caisse électorale, et de l’absence d’appel d’offres. À la mort de Duplessis, la cagnotte unioniste valait 16 millions.
Lesage a sous la main l’homme pour nettoyer ce nid à patronage que sont les Travaux publics. Il s’appelle René Lévesque et croit dur comme fer qu’on peut faire de la politique et rester honnête. Sa mission : établir un régime de soumissions publiques, comme celui que Duplessis avait promis d’instaurer, trente ans plus tôt, mais avait par la suite enterré dans l’un des recoins de son oublieuse mémoire.
Désormais, tout contrat supérieur à 25 000 $ devra faire l’objet d’une soumission. Le 14 juillet, c’est la prise de la Bastille du favoritisme : les quotidiens publient un appel d’offres pour des travaux de voirie au pont de Québec. « On a peine à en croire ses yeux », note une presse incrédule.
Mais le pouvoir du Pouvoir est tel que même les Saint-Just peuvent pondérer leurs convictions. Seize années de jeûnes ont aiguisé l’appétit des libéraux.
Lévesque découvre l’amitié intéressée. Il se met à parler de bon patronage : « À prix égal et à qualité égale, dit-il, on peut encourager celui qui a été de notre côté… s’il est intègre. »
En fait, on assiste à une réorientation de l’assiette au beurre. Sous Duplessis, le patronage de l’État allait vers les couches sociales les plus humbles, vers le petit peuple francophone des zones rurales et semi-urbaines. Dorénavant, le « bon patronage » profitera surtout à la classe moyenne et aisée des villes proche des libéraux. On parlera bientôt du « patronage des professionnels ». Transfert qui fait dire aux analystes que la bataille des libéraux pour relever la moralité publique masquait le glissement du favoritisme vers les nouvelles classes sociales urbaines issues de la Révolution tranquille en marche.
Paradant devant la commission Salvas, à ses yeux un complot des anglophones pour s’accaparer les contrats du gouvernement libéral, Gérald Martineau ramène le favoritisme bleu à de la philanthropie. En bon papa proche des siens, Duplessis enlevait aux riches pour donner aux pauvres. Il aidait les francophones à s’enrichir en soutenant leurs petites entreprises par le patronage, contrairement aux libéraux qui, depuis toujours, gavaient de contrats la grande entreprise anglophone et étrangère. Demi-vérité seulement, car la misère soulagée était toujours la « misère des Bleus ». De plus, le patronage duplessiste était discrétionnaire, le contraire même de la justice sociale et d’une gestion rigoureuse des fonds publics.

Du patronage bleu au patronage rouge

S’il y a un lieu où la révolution urge, c’est celui du fonctionnarisme. Lesage a hérité d’une bureaucratie sous-développée et d’un corps de fonctionnaires inhibé et mal payé obéissant aux caprices du parti au pouvoir et incapable de traduire en action les idées nouvelles. Pour y accéder, on doit être du bon bord.
Premier objectif : chasser le favoritisme du recrutement. Au service d’un homme, non de l’État, les fonctionnaires sont pourris dès l’embauche par le pistonnage, comme ces lettres de recommandation partisanes qui tiennent lieu de certificat de compétence. Ils constituent le maillon faible de cet État moderne dont rêve Lesage. Désormais, le recrutement obéira à un système de concours et d’examens, pareil à celui du fédéral.
Cette réforme masque une partie de la réalité : celle du patronage rouge plus sophistiqué que celui des bleus. Les libéraux ont saqué des centaines d’employés du gouvernement identifiés à l’Union nationale et recruté une nouvelle équipe dont ils ont consacré la permanence par la syndicalisation prévue dans la Loi de la fonction publique ( loi 55 ), adoptée en août 1965.
« La Reine ne négocie pas avec ses sujets », a commencé par dire Lesage qui a fini par leur consentir le régime syndical le plus progressiste de l’Amérique du Nord. Rouges ou bleus, les fonctionnaires obtiennent la sécurité d’emploi mur à mur avec, en prime, le droit de grève. Un régime que consolidera la loi antibriseurs de grève adoptée par Lévesque, en 1977, en vertu de son « préjugé favorable aux travailleurs ».
La syndicalisation apporte à l’appareil gouvernemental rationalité et continuité. Dorénavant, ce n’est plus le favoritisme, mais la compétence qui devient le fondement de la bureaucratie. En juin 1966, succédant à Lesage, Daniel Johnson ne pourra plus revenir au bon vieux système des dépouilles d’antan selon lequel la chute du gouvernement entraînait celle des fonctionnaires identifiés au parti jusque-là au pouvoir.
« Travailler au gouvernement » n’est plus un pis-aller, comme sous Duplessis qui ravalait les serviteurs de l’État à des incapables. Bientôt, l’image du fonctionnaire s’améliore. Les salaires s’envolent, à coups de grèves parfois, alors que la croissance rapide des effectifs atteint 53 % dans les ministères et sociétés d’État, 73 % au parapublic : hôpitaux, écoles, aide sociale. En 1970, le nombre des employés de l’État dépasse 300 000. Dix ans plus tard, le Québec sera devenu une société fortement bureaucratisée, comptant au prorata 24 % plus de bureaucrates que la Californie.
Il manque une roue à ce beau carrosse bureaucratique : un ministère qui en serait l’âme et superviserait la négociation des conventions collectives. Ce ne sont pas les rouges de Lesage qui le créeront, mais les bleus de Jean-Jacques Bertrand, en novembre 1969. Succédant à Daniel Johnson, élu en juin 1966, mais décédé à la Manicouagan, deux ans plus tard, Bertrand a promis : « Tout ce qu’il a commencé sera poursuivi dans le même esprit. » Non, l’esprit ne sera pas toujours le même, mais pour cette réforme, JJB assure la continuité.
La victoire sur le fil de Johnson avait été saluée comme le signe avant-coureur d’un retour au moyen âge duplessiste. Dans l’Opposition, le chef de l’Union nationale ravalait les libéraux à une bande de gauchistes et de fossoyeurs de l’école confessionnelle qui faisaient leur pseudorévolution sur le dos du peuple. Au pouvoir, il pose au champion des « oubliés » de la réforme libérale — ruraux, défavorisés des grandes villes, petits notables des régions —, mais laisse vite tomber la démagogie facile pour adopter le ton d’un chef d’État. Il garde auprès de lui les « technocrates rouges sans âme » qu’il démonisait, et consolide les projets laissés en plan par les libéraux, comme ce ministère de la Fonction publique annoncé dès son premier discours du trône, en décembre 1966, mais que sa mort subite a empêché de finaliser.

À bas la caisse électorale secrète

Après s’être mêlé à la lutte contre « le plus formidable empire de patroneux jamais vu dans un pays libre », Lesage dixit, René Lévesque a tôt fait de s’attaquer au financement secret des partis politiques, une marotte qu’il partage avec Jean-Jacques Bertrand. Au congrès de l’UN de 1961, ce politicien honnête, mais candide, se battait déjà pour une « caisse propre ».
Lévesque a appris après coup qu’il devait son élection dans Laurier à l’argent sale de la caisse électorale clandestine du PLQ. Depuis, les mots « caisse secrète » ont le don de provoquer chez lui de bouillonnantes montées de lait : « C’est le poison le plus destructif qui puisse s’attaquer aux institutions parlementaires ! »
Mais soudain, l’ardeur révolutionnaire de Lesage s’attiédit. Il tient la caisse et son parangon de la politique propre devra se lever de bonne heure pour l’en priver. Ce serait mal connaître « René » de croire qu’il rétropédalera. Son idée fixe : la démocratie relèvera toujours de la caricature si le financement des partis demeure caché. Hier, il se démenait pour éliminer le coulage qui gonflait de 15 % le coût des travaux publics. Voilà maintenant qu’il s’en prend aux « bandits professionnels » gravitant autour de la cagnotte libérale.
Pour que le PLQ soit autre chose qu’un club social pourri par les moeurs de l’entreprise privée, Lévesque rappelle la promesse libérale de limiter les dépenses électorales des candidats. Une timide réforme qui ne touche pas cependant à la mystérieuse caisse secrète. Au congrès de janvier 1963, sa résolution soumettant son contrôle au congrès annuel, non plus au chef et à ses fondés de pouvoir, passe la rampe. Un coup d’épée dans l’eau, Lesage voyant à en différer l’application.
La dernière manche se joue au « congrès des réformistes » de l’automne 1965. Lévesque propose la création d’un comité des finances qui gèrera la caisse en collégialité, et l’obligation pour tout parti de publier ses revenus et dépenses. Influencé par l’aile « marchande » du parti, Lesage met ses militants en garde contre « un excès de vertu », mais accepte l’idée d’un comité des finances.
Toutefois, il en désignera les membres qui seront seuls à connaître son contenu et l’identité des bâilleurs de fonds. Pire encore, seules les dépenses seront publiques, pas les revenus. Les tireurs de ficelle peuvent dormir en paix.
La transparence politique finit par triompher, mais dix ans plus tard. Aussitôt au pouvoir, Lévesque fait préparer par le ministre Robert Burns une loi, dont il aimerait qu’elle passe à l’histoire comme la première de son gouvernement, pour abolir la caisse électorale secrète et instituer un nouveau régime de financement public des partis politiques.
Déposée le 23 mars 1977, la loi instaure de nouveaux standards en politique. Limitée à 3 000 $, la contribution de l’électeur sera désormais publique. Mais une fois Lévesque sous terre, et le « modèle » de la Révolution tranquille grignoté par la génération postbaby boomer et autres « lucides », les politiciens retournent à leurs vieilles habitudes. Avec le passage des années et l’effondrement de la morale politique, sous les libéraux de Jean Charest en particulier, les rapaces du privé contournent la loi grâce à la combine des prête-noms.

De la charité chrétienne à la sécurité sociale

Après un siècle d’une théocratie religieuse prévalant depuis l’échec des rébellions de 1837-38 porteuses de la pensée laïque, c’en est bientôt fini de la «priest ridden province». De la société où les angelots, les crucifix, la confession et la messe dominicale sont le lot des Québécois, du berceau à la tombe. Certes, les révolutionnaires tranquilles continuent de pratiquer, mais contestent le monopole de l’Église sur l’éducation et l’assistance sociale.
Le déclin du pouvoir clérical vide les églises : de 80 % en 1960, la pratique religieuse chute à 30 %, en 1973. Prêtres et religieuses retirent soutanes et cornettes : 2 000 vocations par année, en 1946, contre une centaine seulement, en 1970. Tabou jusque-là, le droit au divorce et au mariage civil obtient la sanction de l’État sous Jean-Jacques Bertrand : 2 950 divorces en 1969, 17 946, dix ans plus tard. Montée, enfin, d’une laïcité favorable à l’école neutre qui met l’Église sur un pied de guerre.
Pour rassurer l’épiscopat désarçonné par la rapidité d’une mutation que d’autres sociétés ont accomplie en trente ans, Lesage s’exclame : « Non à l’école athée ! » Son cri du cœur ne lui interdit pas d’évincer l’Église de la gestion du système scolaire. L’affaire est délicate, car toucher à l’éducation, c’est toucher à la religion.
L’urgence de la réforme crève les yeux, car le retard scolaire des Québécois est effarant. Sous l’autorité des évêques, l’école catholique n’a pas permis à quatre jeunes québécois sur cinq de dépasser le primaire. Au secondaire, la moitié abandonne avant 15 ans et 93 % ne vont pas à l’université. Le Lévesque de l’éducation s’appelle Paul Gérin-Lajoie. Son objectif : envoyer les Québécois à l’école. Il veut permettre aux jeunes d’aller au bout de leur talent.
L’Église n’est pas contre la réforme, assurent les cardinaux Léger et Roy, mais refuse de se laisser dépouiller sans mot dire du rôle que les caprices de l’Histoire lui ont attribué et sans obtenir des garanties sur la confessionnalité de l’école.
Ici aussi, il faut, avant toute chose, passer au crible « le meilleur système d’éducation au monde », comme disait Duplessis. Un système scolaire élitiste dont le pivot est le collège classique privé axé sur les humanités et la culture générale. Ce n’est pas un défaut, loin de là, un gros plus même. Sauf que ce collègue est réservé aux enfants de la bourgeoisie et aux futurs religieux. Faille suprême, l’absence d’un niveau collégial public accessible à tous. Ce trou béant entre le secondaire et l’université vaut au système d’éducation québécois l’étiquette méritée de régime moyenâgeux perpétuant l’ignorance et son implacable rejeton : la pauvreté. « Qui s’instruit s’enrichit », devient l’un des slogans accrocheurs de l’époque.
L’Assemblée vote rapidement la gratuité scolaire et décrète que désormais, la fréquentation sera obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans. Pour Gérin-Lajoie, c’est le début de ce qu’il appelle la « Grande Charte de l’Éducation ». En mars 1961, il institue une commission royale d’enquête. On enquête beaucoup au pays des révolutionnaires tranquilles… La commission Parent devient l’un des chantiers majeurs de l’époque. En 1964, après une bataille héroïque contre les évêques qu’il ponctue d’une menace de démission, Gérin-Lajoie obtient gain de cause.
La loi 60 propose ce qui apparaît ici comme une grande révolution, mais simple réformette ailleurs. Un ministère de l’Éducation, cette « créature laïque » combattue farouchement par l’Église depuis la tentative avortée du premier ministre Félix-Gabriel Marchand d’en instituer un, à la fin du XIXe. Depuis, aucun gouvernement n’avait osé recommencer…
Avant de laisser toute la place à l’État, l’épiscopat obtient cependant la garantie que le crucifix trônera toujours dans les salles de classe. L’école publique sera gratuite, mais ni « athée » ni laïque. Confessionnelle, elle continuera d’exclure les non-catholiques, obligeant les immigrés francophones à passer à l’école anglaise. Une bombe à retardement qui explosera tôt ou tard.
Dans l’opposition, Daniel Johnson a mené une guerre démagogique contre Gérin-Lajoie, qualifiant la création d’un ministère de « coup de force contre la démocratie ». Mais comment cet homme qui voulait que « le peuple du Québec soit le plus scolarisé d’Amérique » ne parachèverait-il pas la réforme ? Aussi dépose-t-il, en 1967, la loi 21 créant les cégeps qui comblent le trou entre les niveaux secondaire et universitaire. Un an plus tard, alors qu’il va fonder l’Université du Québec, il passe l’arme à gauche. C’est son successeur, Jean-Jacques Bertrand, qui finira le boulot, en décembre 1968.

La meilleure police d’assurance contre la maladie n’est plus la santé, mais la «castonguette»

L’Église doit encore affronter l’État-Providence en plein essor qui reluque la santé et l’aide sociale. Première « victime », l’hôpital dirigé par les bonnes soeurs dont le dévouement et la compassion ne suffisent plus à combler les besoins en santé qui sont criants. Le Québec ne peut plus échapper au mouvement irrésistible qui pousse les sociétés occidentales dans les bras d’un État de plus en plus bienfaisant et entreprenant. À la fin de la décennie, santé, bien-être et éducation boufferont 67 % des dépenses publiques.
Prenant le contrepied de Duplessis qui disait par dérision que « la meilleure police d’assurance contre la maladie était la santé », les libéraux ont promis de rendre l’hospitalisation gratuite. Votée dès 1961, l’assurance hospitalisation n’est qu’un premier volet. Le coût du second, l’assurance maladie, frisera les 250 millions. Astronomique. Où trouver l’argent ?
En octobre 1965, Lesage déplace ses deux poids lourds de la réforme, Eric Kierans et René Lévesque, de l’économique au social. Le premier quitte le Revenu pour la Santé, et le second, des Richesses naturelles pour le Bien-Être social.
Kierans hérite de l’épineux dossier de l’assurance santé. Le discours des révolutionnaires tranquilles a beau être ronflant, tout n’est pas possible au pays du Québec en reconstruction. Le coût prohibitif de la gratuité des soins médicaux invite Kierans à en reporter l’adoption à juillet 1967. L’embêtant, c’est que le fédéral a déjà concocté un régime pancanadien pour centraliser la gestion de l’assurance maladie, même s’il s’agit d’une juridiction provinciale.
Puisqu’Ottawa viole la constitution, Lesage décrète que Québec ne participera pas au programme fédéral. Il exige, en tapant sur la table, un transfert de ressources équivalant aux sommes qu’Ottawa dépenserait dans la province si elle y adhérait. La confrontation en est là lorsque Johnson prend le pouvoir.
S’inspirant des cogitations de l’actuaire Claude Castonguay, le projet québécois se veut universel et obligatoire pour tous, riches inclus. Dans l’opposition, Johnson reprochait à Lesage de promettre l’assurance médicale aux millionnaires. Électoralisme mis à part, il sait que si le régime n’est pas universel, il faudra recourir à l’odieuse « preuve d’indigence ». Aussi avalise-t-il le plan Castonguay et reprend la « conversation » avec les fédéraux, qui aboutit à une entente.
Toutefois, faute de ressources, le nouveau régime ne pourra entrer en vigueur avant juillet 1970. Il revient à Robert Bourassa, élu en mai, et à son ministre de la Santé, nul autre que le « père de la castonguette », cette petite carte magique qui ouvre la porte du cabinet de médecin et de l’hôpital, de parachever la réforme, en pleine crise d’octobre.

L’odeur rance de la charité privée

Pendant que Kierans se débattait avec l’assurance maladie, Lévesque faisait la révolution à l’aide sociale. « Il faut éliminer la charité privée et le monopole de l’Église et les remplacer par le droit à la satisfaction des besoins essentiels de la famille », répétait-il. Sa mission : préparer une loi unique de l’aide sociale dont le pivot sera la famille.
Il prend vite la mesure des lacunes béantes de la « charité privée » dans les établissements de santé pour personnes âgées et malades incurables. Un jour, dans un hospice privé, les odeurs de ranci lui lèvent le coeur. Une vieille dame exposée à tous les regards s’arrache ses derniers râles en griffant ses draps souillés.
Dans la charitable province de Québec, pas facile de plaider pour les malheureux et les assistés sociaux. Les préjugés sont tenaces. Des miséreux marqués par la malédiction divine ou des paresseux ! L’ampleur du chantier décourage Lévesque. À Montréal, cette Babylone de la pauvreté, 38 % des familles vivent dans la misère. Depuis 1960, les foyers brisés ont augmenté de 30 %, les naissances illégitimes de 15 %.
En 1963, 1 500 orphelins et enfants naturels croupissent dans les crèches, faute de parents adoptifs. Pire encore : des trafiquants américains importent des bébés québécois pour les revendre de l’autre côté de la frontière. « Une honte nationale ! » s’indigne Lévesque avant de mettre fin à « ce commerce abominable » par une vigoureuse campagne en faveur de l’adoption.
Il fait approuver les médicaments gratuits aux indigents, préparer un livre blanc sur « l’enfance exceptionnelle », ces enfants handicapés que des paysans honteux cachent dans leurs granges avec les animaux, comme il l’a vu de ses propres yeux en Beauce.
Le destin tragique des veuves et des mères célibataires le bouleverse tout autant. Elles sont plus de 53 000 à élever 70 000 enfants avec moins de 2 000 $ par année. Il augmente l’allocation mensuelle et se bat contre Ottawa pour bonifier les allocations familiales, jugées trop chiches, et tente, mais en vain, de les rapatrier au Québec.
Après 1976, devenu premier ministre, Lévesque reprend le flambeau, faisant voter une kyrielle de mesures trahissant sa compassion pour les démunis. Il poursuit les politiques adoptées par Bourassa, entre 1973 et 1975, concernant notamment les médicaments gratuits aux personnes âgées, les soins dentaires aux enfants et la construction de centres d’accueil. Il ouvre aussi de nouveaux chantiers : garderies publiques, protection de la jeunesse, avortement thérapeutique, droits des handicapés, soins à domicile et mise en route d’Urgence-santé.

À suivre…

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Responses

  1. Excellent article sur la révolution tranquille, objectif et complet.


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