Publié par : paysdesmasques | jeudi, 17 février 2011

Il était une fois la Révolution tranquille (2)

Il était une fois la Révolution tranquille… (2)
Dans cette deuxième tranche de l’épopée de la Révolution tranquille, nous verrons que les amants de l’État dominent le paysage. C’est l’ère du tout à l’État qui ne fait plus peur comme au temps du bon monsieur Duplessis qui ne jurait que par l’entreprise privée. Rien n’échappe à l’État des révolutionnaires tranquilles : hydroélectricité, mines, sidérurgie, hydrocarbures, épargne, agriculture, et tout le reste…

L’État, seul maître après Dieu

Durant les années 60, l’État devient le moteur du développement économique, le grand libérateur du joug étranger subi depuis des générations. Adulant l’entreprise privée, Duplessis tenait l’État à distance. Il se vantait de ne jamais faire de déficit et de ne pas emprunter. Pas de quoi s’étonner si, en 1960, l’Ontario est deux fois plus endetté que le Québec. Six ans plus tard, les rôles sont renversés : la dette du Québec atteint 611 $ par tête, contre seulement 480 $, en Ontario. Pas de quoi se surprendre non plus si la part des dépenses gouvernementales dans la comptabilité nationale passe de 11.6 %, en 1950 sous Duplessis, à 24 %, en 1970.
Les révolutionnaires tranquilles sont de grands dépensiers. Et pour cause, le retard est aussi flagrant en économie qu’en éducation, santé ou sécurité sociale. Cependant, les Québécois ne sont pas le plus malheureux des peuples. Ils ont profité de la guerre et sont entrés dans l’ère de la consommation. De 1945 à 1959, les salaires ont triplé, le revenu personnel est passé de 2 à 6 milliards, les dépôts dans les caisses pop, de 99 à 576 millions. Le revers de la médaille : l’inégalité de revenus entre francophones et anglophones perdure. À Montréal, un anglo touche un salaire supérieur de 35 % à celui d’un franco.
Les libéraux accusaient Duplessis de faire cadeau de sa province aux Américains. La prospérité, réelle, dépendait de l’extérieur. Les Québécois francophones ne gouvernaient pas leur développement économique. Ils le subissaient. Le vocabulaire des révolutionnaires tranquilles s’enrichit de mots nouveaux : État levier, nationalisation, planification, aménagement régional, achat préférentiel…
C’est la fin de la peur de l’État et le début du tout à l’État, comme en hydroélectricité, l’énergie propre dont le Québec abonde, mais trop vite concédée aux firmes étrangères, comme la puissante Shawinigan Water and Power. « L’électricité appartient à tout le monde et doit devenir un monopole public », soutient le ministre des Richesses naturelles. Politicien concret, Lévesque ne s’embarrasse pas d’idéologie. Faute d’une classe d’entrepreneurs aux reins solides — à Montréal, 80 % des cadres de la grande entreprise sont anglophones, 17 % francophones — il mise sur Hydro-Québec pour développer l’économie. C’est la seule grande entreprise appartenant aux Québécois. 90 % des compagnies francophones ont moins de cent employés.
Malgré le chantage des banquiers canadiens, Lévesque impose l’étatisation des onze compagnies privées qui infligent aux consommateurs des tarifs exorbitants et disparates, tout en expédiant leurs profits à l’extérieur. D’abord hostile à la nationalisation, Lesage retourne sa veste et déclenche l’élection « référendaire » victorieuse de 1962.
Trois ans plus tard, Hydro devient la première firme industrielle du Québec avec 17 000 employés, un actif de 2,5 milliards. Elle produit 34 % de l’hydroélectricité canadienne et est une pépinière pour les cadres et ingénieurs francophones autrefois victimes de discrimination. De plus, le nouveau « colosse » parle le français à son siège social et sur les chantiers là où, auparavant, l’anglais était roi et maître même si les employés étaient francophones.
Robert Bourassa poussera plus loin encore les avantages de la nationalisation. « Le monde commence aujourd’hui ! » s’exclame-t-il, en avril 1971, en dévoilant le « projet du siècle », soit le développement de la baie James. Malgré le scepticisme de Lévesque, Bourassa avance aussi l’idée de vendre aux Américains l’excédent des milliards de kilowatts provenant de LG2, la plus importante centrale électrique souterraine au monde. Dix ans plus tard, Hydro tirera 10 % de ses revenus des exportations d’électricité.
Mais à peine amorcé, le projet se heurte aux autochtones désireux de profiter de la manne. Ceux-ci obtiennent une injonction qui force Bourassa à interrompre les travaux et à mettre à pied des milliers d’ouvriers. La paix revient, en 1975, avec la signature de la Convention de la baie James qui assure aux premières nations des retombées économiques importantes pour leur propre développement et le respect de leurs différences culturelles.

Bras de fer autour du grand Nord québécois

Malgré ses pics et ses creux, la Révolution tranquille marque un rapprochement entre blancs et amérindiens. Comme ministre des Richesses naturelles, Lévesque devient le « petit chef » du Grand Nord québécois avec ses populations inuit et indienne. Un univers « carcéral » qu’il a découvert bien avant l’éveil des premières nations, dans sa Gaspésie natale, patrie des Micmacs enfermés dans leurs misérables réserves de Maria, à côté de New Carlisle.
En 1961, voyageant au Nouveau-Québec, le tiers-monde amérindien avec ses cabanes insalubres sans électricité ni chauffage l’afflige, comme aussi l’absence du français. Les gouvernements québécois se sont toujours désintéressés de leur population nordique, laissant Ottawa y voir avec ses écoles anglaises, ses dispensaires et ses fonctionnaires. Pourtant, il s’agit d’un territoire concédé au Québec en 1912. Résolu à en rapatrier l’autorité, Lévesque se bute au ministre fédéral Arthur Laing qui s’oppose au transfert en affirmant que les Inuits ne veulent pas parler français… Pourtant, la province de Terre-Neuve administre ses Inuits depuis 1949.
La presse de Toronto lui prête même des « ambitions territoriales » sur une région qui appartient … à la province. Le bon sens finit par triompher. En 1963, les premiers ministres Pearson et Lesage mettent Laing au pas. Quelques années plus tard, le Nouveau-Québec qu’a connu Lévesque devient méconnaissable avec l’électricité partout et ses habitations chauffées comme celles des blancs. Kuujjuaq dispose même d’un hôpital, d’une école polyvalente, d’un aréna et d’un centre administratif.
Bourassa et Lévesque ne sont pas étrangers à ce progrès. Une fois premier ministre, le second garde la haute main sur le dossier autochtone. En décembre 1978, précédent historique à Québec. Lévesque convoque un sommet de trois jours qui réunit quarante bandes québécoises représentant 45 000 autochtones. C’est le premier sommet entre blancs et amérindiens depuis celui de la Paix des Braves avec les Iroquois, en 1701. Avant de démissionner, Lévesque veut laisser à la postérité une déclaration de principes sur la reconnaissance des droits des premières nations, qu’il fait adopter, en mars 1985, par l’Assemblée nationale. Sous Bourassa, qui lui succède, la crise d’Oka viendra rappeler que la « paix des Braves » n’est jamais acquise.

L’État, c’est le meilleur d’entre nous

L’État moteur des révolutionnaires tranquilles a besoin d’outils pour donner sa pleine mesure. D’où la folle multiplication des structures administratives ! Avant 1960, hormis Hydro-Québec fondée en 1944 sous les libéraux d’Adélard Godbout, seulement trois ont vu le jour : le Bureau de la statistique, le Service général des achats et la Commission du service civil. De 1960 à 1970, 11 nouveaux ministères et un chapelet de 13 sociétés d’État sortent du néant. En 1975, les dernières ( Hydro exclue) détiendront un actif de 8,3 milliards de dollars, emploieront plus de 32 000 personnes et totaliseront des ventes de 1,4 milliard.
Ce grand ami de l’État qu’est Lévesque va répétant que «l’État est le meilleur d’entre nous ». Aussi, ne faut-il pas s’étonner de le voir tourner autour de l’industrie minière sur laquelle son ministère a autorité. Les mines, c’est 3 % du PIB de la province, plus que l’hydroélectricité. Chaque année, on sort des entrailles québécoises des tonnes d’or, de fer, de cuivre, de zinc et d’amiante. À elle seule, l’amiante québécois représente 45 % de la production mondiale.
Le secteur minier occupe 30 000 travailleurs. Peu scolarisés, ce sont les francophones qui descendent dans le trou alors que le savoir-faire, les cadres et l’outillage viennent d’ailleurs. L’industrie minière québécoise n’est que la succursale de multinationales qui expédient le minerai brut aux États-Unis où il est transformé, paient les redevances les plus basses du pays et exportent les profits à l’étranger.
Les mines, c’est aussi le monde du grand capitalisme sauvage qui achète les politiciens à la poche partout sur la planète. Lévesque n’en décrète pas moins que « la richesse extraite de notre sous-sol est la propriété de la population ». Sans tout avaler, l’État doit cependant jouer un rôle dans l’exploration et l’exploitation des mines. En 1965, il force la main de Lesage, vulnérable aux pressions des minières, pour créer avec l’appui décisif d’Eric Kierans, alors ministre du Revenu, la Société québécoise d’exploration minière ( SOQUEM ), qui met fin au sentiment d’aliénation des francophones envers cette industrie.
Peu après, c’est au tour de Lévesque d’épauler Kierans. Le « capitaliste rouge » se bat pour une aciérie d’État, Sidbec, quand la majorité des ministres, dont Lesage, favorisent l’entreprise privée ou à défaut, une participation minoritaire du gouvernement. Évalué à 250 millions, le projet soulève cependant de sérieux doutes sur sa rentabilité. Les libéraux n’ont pas le temps de vider leur querelle ni de confondre les Cassandres. En juin 1966, Daniel Johnson leur enlève le pouvoir. Naguère, celui-ci endossait l’antiétatisme de Duplessis. En juillet 1968, il tranche en faveur d’une société d’État. Mais les sceptiques avaient raison. Loin de devenir la locomotive de l’industrie lourde québécoise, la « sidérurgie nationale » ressemble plutôt à un canard boiteux à cause de la saturation du marché de l’acier.
Il n’y a pas que les mines et l’acier qui titillent la fibre révolutionnaire des politiciens des années 60, les hydrocarbures également. Le sous-sol québécois en contient, mais les pétrolières ne se pressent pas. Alors, pourquoi ne pas donner à SOQEM une petite sœur ? L’idée fait son chemin jusqu’au gouvernement Bertrand qui, en 1969, lance SOQUIP, la Société québécoise d’initiative pétrolière. Au pouvoir, Lévesque autorise SOQUIP à créer un secteur témoin dans le domaine pétrolier et à faire du raffinage.

La deuxième merveille de la Révolution tranquille

Les étatistes ont du pain sur la planche. Nouveau défi : ne faudrait-il pas nationaliser l’épargne des Québécois qui file en bonne partie dans les banques et compagnies d’assurance étrangères ? Pourquoi ne pas la canaliser vers une société d’État dont les activités bénéficieraient à toute la communauté québécoise ? C’est ainsi que naît la « deuxième merveille » de la Révolution tranquille après Hydro-Québec, la Caisse de dépôts et placements.
L’idée est toute simple. Il s’agit de créer à même les cotisations obligatoires prélevées sur les salaires un régime de retraite public. Formée en 1964, la régie des rentes québécoise entre en collision avec le nouveau programme fédéral de pension de vieillesse. Après l’habituel bras de fer Ottawa-Québec, Lesage obtient du premier ministre Pearson un droit de retrait assorti d’une compensation fiscale de 225 millions. « Le soleil est aussi resplendissant à Québec qu’à Ottawa », se félicite Lesage qui ignore que l’arrivée imminente de Pierre Trudeau à Ottawa mettra fin au fédéralisme coopératif.
Mais que faire du réservoir des capitaux provenant du régime des rentes ? « Voilà une excellente occasion de créer une caisse pour gérer les cotisations », suggère Jacques Parizeau, conseiller spécial de Lesage. La Caisse de dépôt voit le jour, en 1965. Sa mission : prêter au gouvernement pour le libérer de la tutelle des marchés financiers, tout en aidant l’entreprise locale à décoller, comme le fait déjà la Société générale de financement, fondée en 1962.
Après 1976, sous le PQ, sans sacrifier à son rôle de fiduciaire du bas de laine des Québécois, la Caisse revoit sa participation, jusque-là timide, au développement économique de la province. Elle investit plus agressivement dans certains secteurs essentiels de l’économie : pâtes et papier (Domtar), vêtement (Dominion textile), mines (Noranda), industrie manufacturière (Bombardier), alimentation (Provigo), télécommunications ( Vidéotron ). De deux milliards en 1970, l’actif de la Caisse grimpe rapidement pour atteindre, en 1983, 16 milliards. Elle est devenue la septième plus importante institution financière du pays.
L’État du Québec élargit encore sa palette du côté de l’assurance automobile. Une réforme prônée, dès 1974, sous Bourassa qui, face aux pressions des assureurs et du Barreau, l’a enterrée. Révolution demandée ici aussi. Une voiture sur cinq roule sans assurances au Québec, champion incontesté du plus grand nombre d’accidents de la route, des plus faibles indemnisations et des primes les plus coûteuses au Canada.
En 1977, Lévesque confie une mission périlleuse à Lise Payette : faire avaler aux avocats et assureurs, qui tirent de gros bénéfices du régime privé, l’étatisation partielle de l’assurance automobile. Avec son appui, décisif, Lise Payette réussit, non sans quelques blessures à l’âme, à faire adopter, en mars 1978, un plan obligatoire incluant une double assurance, l’une publique pour les dommages corporels, l’autre privée pour les dommages matériels.

Sortir l’agriculture du moyen âge

La Révolution tranquille s’intéresse à tout, même à l’agriculture. En son temps, Duplessis avait beau répéter que « les peuples forts sont ceux chez qui l’agriculture occupe une place de choix », l’agriculture québécoise tenait du folklore à comparer aux grandes exploitations agricoles modernes et propères de l’Ontario et de l’ouest du pays.
Parti urbain, le PLQ de Lesage est moins sensible aux drames des cultivateurs prisonniers d’une agriculture familiale peu rentable. De son côté, chef d’un parti rural qui idéalise l’agriculture, même si le Québec est depuis belle lurette une société industrielle, l’unioniste Johnson promet de remédier à l’indifférence libérale. Une fois au pouvoir, son ministre de l’Agriculture, Clément Vincent, fait de son mieux pour sortir les cultivateurs du moyen âge : crédit agricole bonifié, aide aux jeunes agriculteurs, loi d’assurance récolte, création d’un office de mise en marché, modernisation de l’équipement des fermes, étiquetage bilingue obligatoire portant le sceau Approuvé Québec.
Mais ni Johnson ni son successeur Bertrand ne s’attaquent au fond du problème : la politique agricole fédérale de spécialisation par province qui cantonne le Québec dans le lait. « Adam et Ève n’ont pas mis dans leur testament que le bœuf et les céréales étaient réservés à l’Ouest, et le lait à nous », ironise Lévesque. Mais avant de former de grandes exploitations vouées à l’élevage ou à la culture céréalière, il faut empêcher les spéculateurs de morceler les bonnes terres agricoles. En décembre 1978, la loi du zonage agricole soustrait le domaine agricole à leur voracité.
Pour le bouillant ministre de l’Agriculture, Jean Garon, la politique fédérale de spécialisation par province est discriminatoire, fait tomber le revenu des agriculteurs sous la moyenne canadienne, et réduit le ministère québécois à « une vieille picouille » dont il veut faire un pur-sang. « Il en coûte moins cher de faire venir à Québec des patates du Nouveau-Brunswick que de Saint-Raymond de Portneuf, situé à 20 milles de la capitale », s’emporte-t-il.
La stratégie d’Ottawa constitue aussi un obstacle majeur à la volonté du Québec de diversifier son agriculture afin de développer l’industrie agroalimentaire et l’autosuffisance agricole. Bientôt, grâce à la diversification et à l’intégration de l’agriculture dans l’économie générale, le taux d’autosuffisance atteint 70 %. Après des années de déclin, le revenu des agriculteurs s’envole : +38 %, en 1978 seulement.

Acheter made in Quebec

Les libéraux donnent aux étrangers, Duplessis donne à sa province, claironnait un slogan des années 50. Ce n’est plus vrai sous Lesage, car l’État révolutionnaire s’adonne ouvertement à l’achat chez nous. L’industrie québécoise est si en retard que le gouvernement doit pratiquer la « discrimination positive » en achetant des produits made in Quebec. Lesage fixe la marge préférentielle à 15 %. L’État achètera québécois même si ça lui coûte plus cher, les retombées pour l’entreprise locale compensant largement les prix plus élevés.
Ce nationalisme économique ne fait pas courir Bourassa. Retour pour quelques années au « Les libéraux donnent aux étrangers… » Bourassa soulève en effet un tollé en confiant la gérance de son « projet du siècle » ( la baie James ) à Bechtel, multinationale américaine, plutôt qu’à Hydro-Québec. Lui succédant, en 1976, Lévesque dira : fini le laisser-faire de Bourassa qui a laissé filer hors du Québec une partie importante des dépenses du gouvernement. Il demande à Bernard Landry, ministre du Développement économique, de s’assurer que les ministères reviennent à l’achat préférentiel méthodique, comme du temps de Lesage.
Dans la même veine, pour épauler encore l’entreprise locale, le ministre des Finances Jacques Parizeau abolit, en 1978, la taxe de 8 % sur certains produits d’ici : vêtement, chaussure, meuble et textile. Puis, en 1979, il crée le régime d’épargne-actions qui met à la disposition des PME des capitaux pour favoriser l’entrepreneurship québécois (Québec Inc). À cela s’ajoute l’élaboration d’une stratégie de développement économique, Bâtir le Québec, confiée à Bernard Landry. Et la manie des sommets économiques animés par l’État-employeur qui entend substituer la concertation à la loi de la jungle régissant depuis toujours les relations patronales ouvrières.

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