Publié par : paysdesmasques | dimanche, 27 février 2011

Il était une fois la Révolution tranquille (4)

Parler au monde en son nom et dans sa langue

Le besoin d’oxygène de ce glacis oublié de la francophonie qu’est le Québec des années 50 explique la volonté de ses chefs politiques de nouer en son nom et dans sa langue des relations directes avec l’étranger. Déjà, en 1880, le premier ministre Adolphe Chapleau s’était tourné vers la France pour financer son chemin de fer Montréal-Québec boycotté par la finance anglaise. Avant de rendre l’âme, en 1959, Maurice Duplessis envisageait d’établir une maison du Québec à Paris.
Si Jean Lesage regarde à son tour vers la France, c’est aussi pour échapper au carcan de la politique fédérale qui projette à l’étranger le visage d’un pays anglophone. Au début des années 60, Ottawa recrute encore, en anglais, les étudiants des universités francophones désireux de faire carrière aux Affaires extérieures. Entre 1950 et 1964, Ottawa multiplie les programmes d’aide aux pays anglophones du Commonwealth, mais consacre des « pinottes » — un deux cent cinquantième (1/250) de son budget — aux pays de langue française. Lâ franck-o-funny, who cares ?
Repliés depuis tant de générations sur leurs frontières, les Québécois francophones accèdent enfin à la scène internationale. À l’automne 1961, Lesage inaugure une délégation du Québec à Paris avec tout le fla-fla diplomatique dû à un véritable chef d’État et le zèle immodéré d’un certain général qui mettra bientôt le feu aux poudres avec son « Québec libre ».
Toujours soupçonneux, Ottawa n’aime guère ces retrouvailles franco-québécoises. Le premier ministre Pearson ne nie pas au Québec le droit de nouer des relations spéciales avec la mère patrie, mais pourquoi tout ce bazar protocolaire déployé par les Français ? Pourquoi vouloir accorder au Québec ces « privilèges diplomatiques » réservés aux pays souverains ? Ne s’agirait-il pas de la première « ambassade » québécoise à l’étranger ?
De belles empoignades en vue à propos du rôle international du Québec. Le ministre Paul Gérin-Lajoie en définit les paramètres après avoir été sermonné vertement par Ottawa pour avoir signé de son propre chef, en février 1965, une entente de coopération en éducation avec la France. Sa « doctrine » sur le prolongement extérieur des compétences internes stipule que le Québec est maître de sa politique extérieure pourvu qu’il se cantonne dans les domaines de son ressort.
Thèse aussitôt rejetée par Ottawa : la souveraineté d’un pays n’est pas divisible. Seul le Canada peut négocier avec des pays tiers, même de sujets relevant des provinces. On finit par trouver un compromis. Québec pourra signer des traités avec l’étranger, mais ceux-ci seront chapeautés par l’accord-cadre franco-canadien conclu entre Paris et Ottawa. Ainsi en est-il de la deuxième entente France-Québec paraphée, fin 1965, par le ministre des Affaires culturelles, Pierre Laporte.
En 1967, sous Daniel Johnson, la nouveauté consiste à savoir si le Québec peut participer directement aux conférences internationales portant sur des questions de sa compétence. Johnson est convaincu que les Québécois francophones sortiront de leur isolement séculaire et imaginaire s’ils arrivent à s’identifier à la francophonie.
Le test a lieu, en février 1968, au Gabon, où se déroule un sommet de la francophonie sur l’éducation. Québec réclame le droit d’y parler en son nom, et non comme membre de la délégation canadienne. « Tant que le Québec aura un mot à dire dans la conduite de ses affaires, il ne prendra pas place à la deuxième rangée pour jouer un rôle mineur », avertit Johnson qui s’entend répondre par le nouveau ministre fédéral de la Justice, Pierre Trudeau : « Dans une conférence internationale où le fleurdelisé est déployé, le Canada n’a pas de place… »
La tension monte encore quand Ottawa apprend que Québec a reçu une invitation directe du Gabon. C’est donc lui qui ira à Libreville, pas le Canada qui punit le Gabon en coupant ses relations diplomatiques. La seconde manche se joue en avril, à la conférence de Paris. Trudeau menace : si la France invite le Québec directement et le traite en État souverain, ce sera la rupture. Mais ni Johnson ni de Gaulle ne cèdent. Trudeau subit un premier Waterloo.
Élu triomphalement, le 25 juin, lendemain de la fête nationale des « Canadiens français », comme Trudeau persiste à appeler les Québécois en oblitérant leur identité propre, il reprend l’offensive contre Johnson. Son livre blanc Fédéralisme et conférences internationales sur l’Éducation est le catéchisme que devront respecter les chefs d’État étrangers. « Désormais, annonce-t-il, pour les relations avec l’étranger, il n’y aura plus qu’une seule adresse : Ottawa, Canada ! »
Trois mois plus tard, Johnson disparu, Trudeau change d’interlocuteur. Fédéraliste orthodoxe qui se méfie des flonflons extravagants du rapprochement franco-québécois, Jean-Jacques Bertrand n’est pas loin de souhaiter, comme Trudeau, que la France arrête de faire comme si la « province de Québec » était un pays. En acceptant la succession, il hérite de l’invitation au voyage adressée par de Gaulle à Johnson avant sa mort. Aller à Paris l’embête. Le cirque des amours bleu blanc rouge l’agace.
S’il s’y rend, il risque d’irriter Trudeau si le tapis rouge est trop épais, ou d’être reçu froidement par de Gaulle au fait de ses convictions fédéralistes. Prétextant une santé défaillante, il envoie à Paris son ministre de l’Éducation, Jean-Guy Cardinal, à qui il recommande de passer aussi par… Londres. S’agissant des conférences internationales, JJB est là aussi ouvert aux concessions. Il hésite à jouer la carte française, comme le faisait Johnson, pour élargir les pouvoirs du Québec à l’étranger.
En janvier 1969, avant la conférence des ministres de l’Éducation des pays francophones au Congo-Kinshasa, il bâcle avec Trudeau un « compromis » obligeant la délégation québécoise à s’évaporer dans la « représentation canadienne ». Même scénario, un mois plus tard, à la conférence internationale de la francophonie à Niamey, au Niger. Bertrand rétropédale encore : la délégation québécoise se dilue dans celle du Canada. Un chapitre se clôt.
Succédant à Bertrand et pas plus enclin que lui aux bras de fer avec Ottawa, Bourassa s’accommode de la nouvelle ligne, tout en poursuivant les efforts de ses prédécesseurs pour accroître la coopération avec l’extérieur, notamment avec la France. Il se rend lui aussi à Paris célébrer l’amitié franco-québécoise, moins agitée cependant que sous Lesage et Johnson. Au-delà de la rhétorique habituelle sur l’importance des relations culturelles, il met l’accent sur l’économique et poursuit la construction du réseau des maisons du Québec en Europe et aux États-Unis avec l’ouverture de deux « bureaux économiques » à Los Angeles et Dallas.
Le fait marquant de l’année 1971 reste le compromis en forme de recul qu’il négocie en douceur avec les fédéraux sur le statut du Québec dans l’Agence de coopération culturelle et technique de la francophonie créée à Niamey. Désormais, le Québec y siégera comme « gouvernement participant », et non plus comme gouvernement autonome. La conférence de Libreville de février 1968 aura été la première et dernière où le Québec province aura eu l’air d’un État souverain.

Tout est bon pour rendre le Québec invisible

Chef d’un gouvernement qui se propose de fractionner le Canada, il était prévisible que René Lévesque veuille reprendre le « dialogue » avec Trudeau sur la présence internationale du Québec là où Johnson l’avait laissé. En politique étrangère, il entend accroître au maximum la visibilité du Québec en multipliant les rapports avec les pays dont l’amitié lui sera précieuse, si jamais le Québec se séparait.
Comme Johnson, il croit que les Québécois joueraient un rôle plus fécond à l’étranger s’ils existaient comme Québécois, non comme Canadiens. Vieille de 15 ans, l’embryonnaire diplomatie québécoise porte toujours ombrage aux fédéraux qui, comme le découvre le ministre Claude Morin, mènent aux États-Unis et en Europe une campagne de diffamation contre la province en mal de sécession.
Dans ses contacts avec les dignitaires étrangers, dont les 40 consuls habitant le West Island qui connaissent mal le Québec français, Lévesque s’efforce de leur ouvrir les yeux sur les « distorsions » du discours canadien. Depuis son arrivée au pouvoir, il a reçu en audience privée une bonne trentaine d’ambassadeurs. Dans la seule année 1978, le protocole accueille pas moins de 70 personnalités étrangères.
Il manifeste une attention spéciale aux États-Unis dont il a porté l’uniforme durant la guerre et qu’il voit comme un prolongement économique naturel pour le Québec. Sa première grande tribune internationale, il la trouve, en janvier 1977, à l’Economic Club de New York, où il fait du prêchi-prêcha pour l’indépendance alors que les 1 600 financiers venus l’écouter ( plus que pour Khouchtchev lui-même ! ) aimeraient plutôt qu’il les rassure sur la sécurité de leurs investissements au Québec.
En novembre de la même année, la réception retentissante que lui ménage Paris le console de son « bide » new-yorkais. Giscard d’Estaing l’accueille en chef d’État, non comme un simple premier ministre de province, comme l’exigeait Trudeau, en menaçant la France de sa foudre. La volonté de Lévesque de donner à la concertation franco-québécoise une dimension plus politique irrite plus le premier ministre canadien que les simagrées protocolaires ou les invectives — « petit chantage mesquin »… « attitude inélégante et inacceptable » — qu’il s’attire de la part de son rival Québécois.
L’institution d’un sommet annuel des premiers ministres français et québécois est la surprise du voyage à Paris, et quelle surprise ! Simple chef provincial, Lévesque sera donc l’égal du premier ministre d’un pays souverain avec lequel il pourra aborder des questions hors de sa compétence. Trudeau avale la pilule, mais n’aura de cesse de faire reculer la France en laissant planer l’ombre d’une rupture diplomatique. En février 1979, de guerre lasse, Paris finit par accepter que son premier ministre, Raymond Barre, tue le temps à … Ottawa avant de se rendre à Québec où se déroule le premier sommet franco-québécois.
Le second pilier de la politique extérieure de Lévesque repose sur sa volonté de traiter directement, en son nom et sans chaperon fédéral, avec les chefs d’État étrangers visités. Peu enclins à lui abandonner un pouce du tapis rouge, les fédéraux s’attachent à marginaliser ses visites et à lui coller un ange gardien aux fesses. Au début des années 80, il annule sa visite en Algérie où, cédant aux pressions d’Ottawa, le président et le premier ministre du pays lui font savoir qu’ils ne seront pas disponibles.
À Rome, seconde étape du même voyage, les choses tournent autrement. Les Italiens savent mieux résister que les Algériens à la cabale canadienne pour le « rendre invisible ». N’ayant pu faire annuler son audience privée avec le pape, attendu prochainement au Québec, Ottawa lui impose un chien de poche, même si en son temps le tout docile Bourassa avait pu s’entretenir seul à seul avec le pape, lui. Heureusement, le chaperon fédéral, Yvon Beaulne, est un franco-ontarien compréhensif. Il s’arrange pour disparaître juste avant l’entretien! Il en sera d’ailleurs puni, le pauvre.
C’est toutefois la rencontre de Lévesque avec le président Pertini qui fait des flammèches. L’Italien rabroue devant lui les fédéraux qu’il traite de « poltrons et de non-civilisés ». Trudeau l’a snobé lors d’un passage récent à Rome… À sa sortie du Quirinal, Lévesque retrouve ses réflexes de journaliste. Il s’empresse de rendre publics les propos de Pertini. Son lapsus délibéré crée un incident diplomatique entre Rome et Ottawa. Nullement ébranlé, Lévesque confie à la presse avec un sourire malicieux : « Je me suis retenu, je n’ai dit que le très minimum minimorum… »
Malgré certains ratés et reculs, la politique extérieure des révolutionnaires tranquilles, tant sous Lesage que sous ses successeurs, a ouvert les Québécois au monde et à la francophonie qui, auparavant, leur semblaient inaccessibles. Prisonniers de la banquise au nord, de l’Atlantique à l’est, du Pacifique à l’ouest et du bloc anglo-saxon au sud, ils avaient oublié que des millions d’hommes et de femmes parlaient français comme eux.
La percée internationale des années 60-80 a mis le Québec français sur la mappemonde en dépit des efforts des fédéraux pour le rendre « invisible ». Mais aujourd’hui, trente ans après, l’image du Québec à l’étranger n’a plus le brillant d’autrefois. Elle a maintenant la visibilité d’une « province comme les autres », c’est-à-dire celle d’un État de second ordre qui n’intéresse plus personne. Juste bon à inaugurer les chrysanthèmes.

**********

Cette saga de la Révolution tranquille haute en couleurs et en avancés se termine comme bien d’autres épisodes de l’histoire de cette « nation » en déficit d’avenir et de reconnaissance. Par la défaite et la résignation. Retour à la case départ. Les Québécois francophones se sont couchés pour une autre génération, s’accommodant de tout ce que la génération précédente des révolutionnaires tranquilles trouvait inacceptable. Ils dorment en regardant le train passer, comme disait René Lévesque.

Fin

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