Publié par : paysdesmasques | mercredi, 11 mai 2011

Flirt NPD/Québec : le vote kamikaze d’une génération qui a perdu la boussole

Il faut se poser la question. Que dire de la confusion politique d’un peuple qui, à quatre ans d’intervalle, passe en bloc d’un extrême à l’autre, d’un parti de droite comme l’ADQ, en 2007, à un parti de gauche, comme le NPD, en 2011, sans y voir de contradiction fondamentale ?
N’est-ce pas inquiétant, cette façon infantile de toujours vouloir « essayer quelque chose d’autre », d’une élection à l’autre ? Car, à trop aller à hue et à dia, on finit par aller nulle part. Ou par serrer la main du diable. L’histoire nous l’enseigne, le flottement de la pensée politique est le terrain de prédilection des habiles démagogues, de droite ou de gauche.
Faut-il, pour comprendre l’élasticité troublante qui semble caractériser le vote québécois depuis quelques années, remonter jusqu’au jugement sévère de l’ancien premier ministre du Canada, sir Wilfrid Laurier, qui disait il y a plus de cent ans : les Canadiens français ne votent pas avec leur raison, mais avec leurs sentiments? Et adapter cette pique à l’époque actuelle et dire plutôt : les Québécois ne votent pas avec leur tête, mais avec leurs pieds?
Ce serait trop facile. Il ne faut pas s’arrêter à tout ce qu’on a pu entendre depuis le 2 mai. Tous ces « j’ai honte d’être Québécois », « quelle bande de tatas que les gens de Berthier-Maskinongé ! », « la démocratie, c’est fait pour élire des nuls ». Ou plus humiliant encore : « les Québécois sont les nouveaux newfies du Canada ». Sans oublier le rire jaune des médias fédéralistes, comme La Presse et Radio Canada, qui, dès le début de la campagne, et même avant, avaient donné le ton : à quoi ça sert de voter pour le Bloc québécois? Y’prendront jamais le pouvoir.
L’idée, soufflée aux journalistes par les libéraux et conservateurs, se résumait à ceci : unissons-nous pour tuer le Bloc québécois, cet emmerdeur séparatiste qui gêne nos belles réunions de famille. Radio-Canada a si bien compris le message que ses décideurs, se fichant éperdument de la confusion des genres, n’ont pas manqué l’occasion d’inviter le leader du NPD à leur émission «politique» amirale Tout le monde en parle. Grosse cote d’écoute et rires gras, formule parfaite pour suggérer au bon peuple de voter les yeux fermés pour le sympathique Jack et surtout de ne pas trop se poser de questions sur ses politiques ou encore sur les conséquences de leur geste.
Le cocasse de la situation, c’est qu’en faisant campagne pour un vote « utile », les stratèges des partis fédéralistes, et les médias amis à leur suite, ne pouvaient deviner que leur guéguerre contre le Bloc leur retomberait sur le nez. Ils faisaient sans le réaliser le lit du NPD en croyant faire celui des libéraux ou des conservateurs. Visa le noir, tua aussi le blanc…
Le Bloc a été décimé, c’est vrai. Ce parti ne compte plus que quatre députés, mais avec leurs sept et six députés respectivement, libéraux et conservateurs fédéraux du Québec ne font pas meilleure figure. Même si notre presse se fait fort, chaque fois que l’occasion se présente, de monter en épingle la déconfiture bloquiste. Sans trop s’attarder sur celle des conservateurs et libéraux qui ne sont plus, eux aussi, que des « appendices », comme disait autrefois Pierre Trudeau, du Parti québécois… juste avant sa victoire triomphale de novembre 1976.
L’erreur est humaine. La fausse prophétie de Trudeau devrait remonter le moral aux grands éclopés de l’élection fédérale du 2 mai. Tout espoir n’est pas perdu. Rien ne nous dit qu’à un prochain scrutin, l’un ou l’autre ne retrouvera pas sa marque. Faisons confiance au vote erratique de ces Québécois jello de la génération post-baby boomer qui, d’une fois à l’autre, peuvent aussi bien embrasser la droite que la gauche, le fédéralisme que la souveraineté, les bleus que les rouges ou les oranges. Juste pour « essayer quelque chose d’autre »…
C’est à n’en pas douter un effet collatéral de leur complexe de minoritaires qu’on n’a jamais si bien vu se manifester à l’occasion des deux référendums de 1980 et 1995, alors qu’ils ont refusé d’assumer pleinement leur destin de peuple différent, choisissant plutôt de continuer à vivoter dans l’indifférence, voire le mépris, d’un Canada anglais plus haineux que jamais depuis le 2 mai.
Aussi, y a-t-il fort à parier que l’insécurité légendaire de ce peuple, savamment entretenue par ses élites politiques, financières et médiatiques, l’empêchera toujours de voter avec sa tête pour la seule option politique valable, celle qui ferait de lui, enfin, un peuple adulte, comme disait en son temps René Lévesque. Un peuple qui n’aurait plus besoin « d’essayer » pour se prouver qu’il existe. Et comme cela serait bon et bien, n’est-ce pas ?
Pierre Godin

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Responses

  1. Merci, Pierre, pour ce bon billet qui appelle un chat un chat et qui nous dit que «tout espoir n’est pas perdu». Je vais le diffuser largement. «À la prochaine fois», comme disait René…

  2. La débandade du Bloc a commencé le soir où on a annoncé le résultat du vote de confiance envers la chef du Parti Québécois : 93 %, c’était trop fort. En tandem avec Gilles Duceppe à Ottawa, tout devenait effectivement possible. Les Québécois ont eu la trouille : on allait leur proposer de se tenir debout. Leur solution a consisté à se tourner vers un parti qui n’a aucune racine au Québec et aucune chance de prendre le pouvoir à Ottawa, mais qui a un chef bon enfant, pas méchant, secondé par un lieutenant québécois aux ambitions très nettes mais au discours qui l’est moins. Le résultat : on se trouve sans défense face à un premier ministre ultra-conservateur qui va nous botter le c… joyeusement pendant quatre ans, abolir le registre des armes d’épaule, renforcer les lois répressives, piétiner les juridictions du Québec, laisser les grosses compagnies salir notre environnement, etc. Et ça sera bien fait pour notre gueule : quand on donne plus d’importance aux jeux (le hockey, le soccer, le football, les play station, etc.) qu’aux études (ce qui explique sans doute un taux de décrochage affligeant), quand on est prêt à se prosterner devant un chandail ou un trophée étranger (la coupe Stanley) plutôt que de se tenir debout pour défendre nos droits et notre territoire, c’est tout ce qu’on mérite. Il est grand temps qu’on remette le cap sur l’essentiel. La trouille, ça ne va pas nous quitter – notre histoire est marquée de trop de traumatismes : invasion, abandon, déportation, exils, répressions, conscriptions, trahisons –, mais on peut neutraliser cette peur en cultivant la fierté, la fierté de ce qu’on a été, de ce qu’on est maintenant et de ce qu’on peut devenir. Pour que notre horizon ne se limite pas à la surface lisse et froide d’une patinoire…

  3. René Lévesque n’a t’il pas lui-même voté pour le NPD entre 1979 et 1984 ? Me semble avoir lu ça quelque part.

    Après 1980, Lévesque voyait qu’un forme de fédéralisme plus flexible et plus respectueux serait envisageable pour le Québec. Voici à ce sujet, un extrait d’un de ses discours à l’Assemblée nationale en juin 1980: « La question fondamentale que le Québec se pose dans ses relations fédérales-provinciales est la suivante : est-ce qu’il est possible de renouveler le fédéralisme canadien de façon telle qu’à l’intérieur de ce système, le Québec puisse exercer des pouvoirs et détenir tous les leviers qui lui sont nécessaires pour remplir son rôle fondamental de foyer et de patrie d’une des deux nations constituantes qui forment le Canada »

    • Bonjour monsieur Duval
      À ma connaissance, René Lévesque n’a jamais voté pour le NPD. Comme biographe de Lévesque, je peux vous l’affirmer, jusqu’à preuve du contraire. À son époque, le NPD était d’ailleurs un parti plus ou moins fantomatique pour les électeurs québécois. Il n’existait tout simplement pas.
      Quant à l’affirmation que vous citez, c’est celle d’un homme qui venait de subur une défaite au référendum de mai 80. Il avait conclu que les Québécois n’étaient pas prêts à diriger eux-mêmes leur destin à l’intérieur d’un pays indépendant, qu’ils préféraient continuer à vivoter tant bien que mal dans la confédération canadienne, comme aujourd’hui encore, et comme on l’a vu avec leur vote erratique du 2 mai dernier. Il était décu du Non des Québecois qui auront été, dira-t-il plus tard, le seul peuple de l’histoire à refuser démocratiquement de se prendre en main. Il savait aussi que de son vivant, rien ne changerait. Aussi, en guise de pis-aller, était-il revenu lors de l’épisode du beau risque, à la formule traditionnelle d’un fédéralisme supposément ouvert aux revendications québécoises, même si l’histoire depuis Duplessis enseignait le contraire, et même s’il croyait que les Québécois avaient raté la chance historique de devenir une nation indépendante. Lévesque était un démocrate, pas le genre à forcer les Québécois à emprunter un chemin qu’ils ne désiraient pas. Pierre Godin.


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