Publié par : paysdesmasques | mercredi, 14 août 2013

Fermeture de l’usine Alcan de Shawinigan : comment Rio Tinto a mis à mort le fleuron québécois de l’aluminium

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Par Pierre Godin

On avait pourtant averti le gouvernement de Jean Charest de ne pas approuver la vente d’Alcan en pièces détachées à la multinationale australienne Rio Tinto, en 2007. Ça demandait juste un peu de courage et une vision de l’avenir où la préservation des intérêts bien compris des Québécois transcendait tout le reste.

Le geste aurait créé un précédent d’autant plus méritoire que trois ans plus tard, Brad Wall, premier ministre Saskatchewan, allait bloquer, lui, la vente de Potash Corp., fleuron saskatchewanais de la potasse, à une autre multinationale australienne, BHP Billiton. L’objectif de la province était de garder chez elle les emplois et la totalité des bénéfices de cette industrie. Et d’éviter un dépeçage à la Rio Tinto qui, une fois au contrôle d’Alcan, a commencé à démanteler méthodiquement notre boutique de l’aluminium. Depuis sa création, Alcan a fait travailler et nourri des générations de Québécois, à commencer par ceux de Shawinigan où le géant québécois a amorcé sa carrière au début du siècle dernier. Et où aujourd’hui, plus de 425 travailleurs vont se retrouver à la rue d’ici la fin de l’année.

Regardons le parcours de Rio Tinto depuis l’achat d’Alcan. La récession de 2008 a ralenti ses activités : suppression de 1100 emplois dans la production et 140 autres au siège social de Montréal. Fin 2010, la reprise du marché de l’aluminium s’amorce. Mais ô surprise ! Rio Tinto met en vente la Maison Alcan, qui abrite son siège social. La multinationale se cherche de nouveaux locaux « plus petits ». Elle veut maigrir de 100 000 pieds carrés et, ce faisant, viole l’engagement pris, en 2007, auprès du gouvernement Charest d’investir 50 millions de dollars pour « agrandir son siège social ».

Rio Tinto fait le contraire, mais ce n’est pas Jean Charest qui va lui donner la fessée. Peut-être aura-t-il éprouvé au moins une petite gêne, vu que c’est lui qui avait conclu ce pacte avec la multinationale?  Déjà délesté de 140 personnes, le siège social montréalais devient une coquille vide, les « vraies affaires » de la multinationale se traitant à l’étranger. Fin 2011, pour confondre la critique, les gens de Rio Tinto versent dans l’ironie : il est question de « déménager le siège social de Montréal… à Montréal » !

Du même souffle, la compagnie annonce, plus sérieusement, qu’elle va embaucher des centaines de personnes au pays et moderniser ses usines de la Colombie-Britannique et du Québec, au Saguenay notamment. Mais nouvelle surprise !  Comme Terre-Neuve a de l’électricité à vendre au rabais grâce à son mégaprojet du Bas-Churchill, la porte-parole québécoise de Rio Tinto, Jacinthe Côté, pratique un petit chantage typique de l’ère de la mondialisation où l’État dégraissé fond devant le crois ou meurs des multinationales. Elle dit : « On est prêt à continuer d’investir ici, mais à la condition d’avoir de l’électricité à prix raisonnable et prévisible… » Le message est clair : Hydro-Québec doit réduire le prix de ses kilowatts, sans quoi on s’en ira à Terre-Neuve. Ou ailleurs.

Toujours à l’automne 2011, nouvelle étape dans la cure d’amaigrissement de Rio Tinto qui annonce qu’elle réduit du tiers la capacité de production d’Alcan dans le monde. Treize usines Alcan seront vendues, mais le PDG Tom Albanese et madame Côté jurent que ce sera le statu quo au Québec où les usines sont des plus performantes, assurent-ils. Donc : ni fermeture d’usines ( il faudra attendre un peu pour ça… ), ni congédiements massifs.

Tout ce remue-ménage inquiète les syndiqués. L’avenir devient problématique. Les 800 travailleurs de l’usine Alcan à Alma, au Lac-Saint-Jean, sont à négocier une nouvelle convention collective. Ils posent trop de questions. En particulier au sujet de la sous-traitance exigée par Rio Tinto, et défendue publiquement par Clément Gignac, maladroit ministre des Ressources naturelles qui raisonne en banquier, ce qu’il était avant de s’aventurer en politique. Soit dit en passant, c’est l’un des malheurs de l’État démocratique moderne d’être infiltré par les gens d’affaires qui en contaminent la mission en voulant le gérer comme une compagnie privée.

Cette sous-traitance permettrait à Rio Tinto de faire fonctionner l’usine sans ses travailleurs en cas de conflit. Autre sujet d’accrochage, l’Australienne considère que les syndiqués d’Alma souffrent de boulimie, côté salarial. Déjà surpayés par rapport au salaire moyen québécois, ils en redemandent. Le premier janvier 2012, elle décrète un lock-out. Comme par hasard, celui-ci survient au moment où, à l’international, les grands producteurs d’aluminium sont accusés de diminuer les stocks pour faire monter les prix jugés trop bas. Rio Tinto s’en défend : « Le lockout ne fait pas partie d’une stratégie pour réduire la production… »

Mais peu importe,  tout le monde dehors !  Pour combien de temps ? Sept longs mois que Rio Tinto mettra à profit pour réduire encore ses activités dans l’aluminium et peaufiner sa stratégie de désengagement au Québec. Option facile à envisager, car elle a signé avec Jean Charest une entente secrète ( entente envoyée sous le tapis par lui et son ministre Gignac, mais qui fuite dans Le Devoir ) qui lui permet de déroger à ses obligations en cas de « force majeure ». Et, naturellement, le lockout en fait partie, pas seulement… les insurrections et les tremblements de terre.

Selon cette entente secrète, Rio Tinto s’engage aussi à maintenir son siège social à Montréal, à créer des emplois et à moderniser ses usines québécoises. En contrepartie, le gouvernement libéral lui consent un prêt de 400 millions de dollars sans intérêt sur 30 ans et super généreux avec les fonds publics, une « aide fiscale » de 112 millions de dollars.

Parlant de fric, durant le lockout à Alma, Rio Tinto aura compensé une partie de ses pertes en économisant des millions en salaires, en plus d’empocher plus de 74 millions de dollars d’Hydro-Québec obligée, selon une autre entente tout aussi clandestine, de lui acheter des chars de kilowattheures dont elle n’a pas vraiment besoin. Difficile de trouver un gouvernement de maquignons plus « accommodant » que celui de Jean Charest.

Une fois la paix revenue, non sans casse pour les travailleurs d’Alma qui voient la capacité de leur usine réduite des deux tiers, Rio Tinto se lance dans une vaste opération de pub. L’aluminium n’est plus dans sa soupe. Prétendument parce qu’elle n’est plus rentable. Et le conflit à Alma y serait pour quelque chose.

« Rio Tinto dévalue sa division aluminium », titre la presse en signalant toutefois que l’usine d’Alma est l’une des plus performantes et rentables au monde. De plus, en 2011, les ventes d’aluminium ont permis à Rio Tinto Alcan d’engranger des profits de 5, 8 milliards de dollars ( moins élevés cependant qu’à l’époque où Alcan était seul maître à bord ), alors que ses ventes se sont chiffrées à 60 milliards de dollars, une hausse de 10 %. Les prévisions sont bonnes : la demande mondiale d’aluminium, qui demeure forte, devrait grimper de 7 % en 2012. Et croître de 4 % par année durant les 20 prochaines années.

Après Alma, c’est au tour d’Avida de subir les foudres de Rio Tinto. Prétextant la vétusté des installations d’Alcan et la volatilité du marché de l’aluminium, la compagnie exige des compressions importantes de la part de ses 750 travailleurs, sinon… À Sorel-Tracy, l’année 2013 part mal. Rio Tinto y possède la minière Fer et Titane. Elle réclame des mises à pied, sinon… Entre 230 et 400 emplois sont en péril, craignent les syndiqués. Mais c’est à Shawinigan que ça fait le plus mal. L’usine était déjà dans la mire de Rio Tinto, dès 2007. En 2011, elle avait commencé à y réduire la production de moitié, à 50 000 tonnes seulement, en invoquant des difficultés d’ordre électrique. Puis, en août 2013, elle prend les grands moyens en fermant la shop, jugée trop vieillotte. Une solution plus rentable évidemment que sa modernisation.

D’une fois à l’autre, l’argumentaire — douteux — invoqué par Rio Tinto pour « frapper » est toujours le même : le marché de l’aluminium ne va pas bien, les prix baissent, les salaires sont trop élevés, ça paye pu… Comme si les pétrolières fermaient boutique chaque fois que le prix du baril de pétrole tombait. Mais chez Rio Tinto, on fait les choses autrement : on discrédite d’abord l’usine ciblée, on la dévalue — trop désuète, pas compétitive, pas rentable — et on met à la porte ses travailleurs.

Dire qu’en prenant le contrôle d’Alcan, Rio Tinto avait juré aux ministres angéliques du gouvernement Charest qu’elle assurerait à perpett l’indépendance et l’intégrité d’Alcan. Titre de La Presse, après l’épisode Potash Corp. : « Québec regrette la vente d’Alcan ». Larmes de tartuffe aussi que celles de Monique Jérôme Forget. Ministre des Finances et présidente du Conseil du Trésor lors de la vente du géant québécois de l’aluminium ( alors 3e leader mondial dans son domaine, chiffre d’affaires dans les milliards de dollars, 379 établissements dans le monde, 73 000 employés dont 8 000 au Québec ), elle laissa tomber la langue de bois après sa démission du cabinet.

« C’est important de garder chez nous certains joyaux… » avoua-t-elle en voyant les « potaches » de la Saskatchewan pas si potaches que ça faire ce qu’elle et son gouvernement n’avaient pas osé faire. L’impuissance pleurnicheuse, en lieu et place de la pugnacité lucide du gouvernement de Régina, qui avait dressé, devant la cupidité boulimique de la multinationale BHP Billiton, le mur infranchissable du bien commun de ses citoyens lambda.

Achetée en 2007 au coût de 38 milliards de dollars, Alcan n’en vaudrait plus aujourd’hui que 22. Le désastre est total. « Ce qui reste d’Alcan n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était avant sa vente à Rio Tinto », affirme Yvan Allaire, spécialiste de la gouvernance des entreprises privées et publiques.

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