Publié par : paysdesmasques | vendredi, 7 février 2014

Peut-on encore vivre peinards à l’abri des grandes oreilles de l’État?

             Partie I

             par Pierre Godin

 

Nous vivons en liberté surveillée. Oui, Big Brother est aussi Québécois. Si vous en doutez, rendez-vous à la commission Charbonneau, vous verrez que la machine à taper les lignes téléphoniques et à espionner les gens, suspects ou innocents, fonctionne à plein régime. Depuis toujours, l’État veut savoir qui nous sommes, ce que nous pensons. Mais aujourd’hui, les  méthodes ont changé radicalement. Nos opinions, téléphones, mails, cartes de crédit, transactions bancaires et déplacements laissent des traces dans les métadonnées stockées dans les fichiers de l’État et de la police et dans ceux des bibliothèques virtuelles ultraprotégées des Google, Apple et Facebook.

La déprimante réalité, c’est que tous les États, démocratiques ou non, espionnent les citoyens de leur pays, comme aussi ceux des autres pays. C’est l’âge de l’omniprésent Big Brother qui, grâce à sa batterie d’espions électroniques ultra-performants, se fourre le nez partout avec la bénédiction des chefs d’État. Barack Obama vient d’en donner l’exemple. Malgré les révélations troublantes d’Edward Snowden, le président américain persiste et signe. Nullement repenti, malgré l’inquiétude de ses compatriotes, il vient d’avouer que la NSA (l’agence de surveillance américaine dont les grandes oreilles écoutent tout ce qui se dit sur la planète) continuera à archiver les données collectées sur la vie privée des Américains.

Mais rien de nouveau là, sinon la méthode. René Lévesque était déjà dans le collimateur des services de renseignements de l’Oncle Sam qui le voyaient tantôt comme un Castro du Nord, tantôt comme un Garibaldi (champion de l’indépendance italienne) capable de faire éclater le Canada, et donc de nuire aux intérêts américains dans ce pays. Dès 1964, les renseignements américains l’avaient fiché comme séparatiste et le surveillaient de près, grâce aux consuls et ambassadeurs américains en poste à Québec et à Ottawa. Ceux-ci adressaient au State Department dépêche après dépêche relatant les moindres faits et gestes de Lévesque. Mesurant la force de l’homme, l’un des diplomates, plus cynique que les autres, avait même écrit dans sa note à Washington que le seul moyen de l’arrêter serait la maladie, ou peut-être la mort… à cause de son usage immodéré de la cigarette!

Les libéraux fédéraux (et leur particule québécoise) s’y connaissent aussi depuis belle lurette dans l’art de surveiller les Québécois. Dès l’émergence du Parti québécois et de René Lévesque, à la fin des années 60, l’ancien premier ministre fédéral Pierre Trudeau, faisant comme si le PQ n’était qu’une clique de terroristes, et non une formation démocratique, a ordonné à la GRC d’espionner le parti et son chef. La police fédérale attribua à Lévesque le fichier D928-2470 classé ultra-secret.

La crise d’octobre 70, rappelons-le, fit aussi le lit d’une opération d’espionnage sans précédent au pays dirigée contre le PQ, parti démocratique. Orchestrée par Pierre Trudeau en cheville avec la GRC (comme devaient nous l’apprendre par la suite les commissions d’enquête Keable et McDonald sur les actes illégaux de la GRC), la surveillance policière s’infiltra partout tel un virus maladif. Déjà, en décembre 1969, Trudeau avait demandé à sa police : « Quelle est l’ampleur de l’infiltration séparatiste au gouvernement du Québec, chez les fonctionnaires, les partis politiques, les universités, les syndicats et les milieux professionnels? » Il voulait connaître les effectifs et les finances des « organisations séparatistes » qu’il traitait dans son mémoire au Conseil des ministres de « current threats to national order and unity ». Donc : subversives.

Pour le savoir, la GRC se lança à la chasse non pas aux papillons, mais aux indépendantistes, y compris ceux « infiltrés » selon elle dans la bureaucratie fédérale. Elle y plaça ses informateurs pour débusquer les fonctionnaires soupçonnés de déviance péquiste. Les policiers royaux identifièrent 21 organisations québécoises — dont le Parti québécois — susceptibles selon eux « de provoquer des affrontements violents avec les autorités ». La GRC plaça micros, caméras vidéo et pions à la direction du PQ, à sa permanence montréalaise de l’avenue du Parc et parmi les délégués aux congrès du parti. Partout. On l’apprendra des années plus tard, la GRC avait posé 580 dispositifs d’écoute entre 1971 et 1978 dans le cadre d’une infiltration à grande échelle d’informateurs fédéraux dans les diverses instances du PQ. Des années troubles où la frontière entre démocratie et État policier devenait ténue.

Cette dérive antidémocratique contre un parti démocratique culminera trois ans plus tard dans le vol par effraction de la liste des membres du Parti québécois. Dans la nuit du 9 janvier 1973, une quinzaine d’agents fédéraux s’introduisirent à la permanence du PQ et fichèrent à même la liste des membres du parti plus de 100 000 Québécois qui avaient adhéré en toute bonne foi à un parti légalement constitué dont les députés siégeaient au Parlement. Ce fut l’Opération Ham restée impunie jusqu’à ce jour. Ce Watergate à la canadienne (introduction de cambrioleurs républicains dans les locaux du Parti démocrate, à Washington) mériterait plutôt l’appellation de Trudeaugate. En effet, dix ans après les faits, John Starnes, grand patron de la GRC, avouera publiquement que sa police avait chipé la liste des membres du PQ à la demande du cabinet Trudeau.

Pendant ce temps, à peine élu premier ministre, en avril 1970, Robert Bourassa s’est lancé lui aussi dans l’espionnage avec l’aide de la même GRC. Perturbé par le Crise d’octobre 1970, avec sa loi des mesures de guerre, l’assassinat du ministre Pierre Laporte et ses 450 arrestations, il a formé, au printemps 1971, le Centre d’analyse et de documentation (CAD) rattaché à son bureau. Logé au bunker, le CAD comprenait notamment une « salle de guerre » pour les situations de crise, une salle d’enregistrement des émissions de radio et de télévision et un centre d’analyse des renseignements recueillis. Grâce aux murs plombés du CAD, personne à l’extérieur ne pouvait savoir ce qui se tramait à l’intérieur.

L’un de ses objectifs était de surveiller les terroristes et les « taupes séparatistes » infiltrées dans la bureaucratie québécoise. Or les « espions » du CAD démontrèrent un zèle sans pareil. Ils accumulèrent des dossiers sur 30 000 personnes et 6 000 organisations : groupes de gauche, syndicats, activistes sociaux, intellos, milieux contestataires, etc. Une fois élu, en 1976, René Lévesque voulut supprimer le CAD pour montrer que les péquistes ne mangeaient pas de ce pain-là. Il se heurta cependant à deux de ses ministres poids lourds : Claude Morin et Jacques Parizeau. Le renseignement était pour eux un mal nécessaire et ceux qui voulaient faire l’indépendance devaient se protéger de leurs ennemis sous peine de tomber dans l’angélisme.

Après bien des tergiversations, Morin et Parizeau acceptèrent un compromis : les dossiers concernant les associations et groupes seraient conservés, mais les 30 000 fiches personnelles seraient détruites (selon des sources, elles auraient été microfilmées avant destruction). Loin de mourir de sa belle mort, le CAD des libéraux ressuscita donc sous les péquistes sous le nom de « Groupe d’analyse sur la sécurité de l’État québécois » relevant directement du ministre de la Justice, Marc-André Bédard, et non plus du premier ministre comme sous Bourassa.

À suivre

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