Publié par : paysdesmasques | mardi, 15 avril 2014

L’élection de Couillard consacre le triomphe de l’immoralité politique dans laquelle les Québécois baignent depuis les années Charest

par Pierre Godin

Que penser d’un peuple qui, après avoir été gouverné pendant près de dix ans par un parti corrompu, lui redonne le pouvoir? Si une personne trahit votre confiance, vous escroque même, le gros bon sens ne vous commande-t-il pas de ne plus l’inviter à votre table?

Pourtant, les Québécois ont fait le contraire en confiant pour quatre ans les clés de leur avenir à un parti qui est loin d’être à l’abri de tout soupçon, comme la commission Charbonneau nous l’apprend chaque jour. Et à un premier ministre qui a placé 600 000 dollars dans le paradis fiscal de l’île de Jersey, échappant ainsi à l’impôt, en plus de s’être associé au sulfureux Arthur Porter, qui s’est mis au vert après avoir été accusé de fraude et de corruption. Philippe Couillard a eu beau se laver les mains de ces allégations, le doute persistera toujours. En matière de transparence et d’intégrité, il vaudra mieux l’avoir à l’œil.

Que faut-il donc conclure du comportement politique bizarre des Québécois? Toute autre considération mise à part, comme par exemple la couverture de presse trash, superficielle, partisane à l’excès, ou la campagne pitoyable d’un mauvais gouvernement dirigé par une mauvaise chef qui a multiplié les erreurs (dont celle de ne pas avoir tenu les élections en décembre 2013, alors qu’elle disposait du momentum), faut-il conclure que notre peuple est malade? Ou qu’il est lui-même pétri d’une éthique si douteuse qu’il se fiche d’être gouverné par des filous, pourvu qu’il en retire quelques miettes? Comme si élire un parti intègre ou corrompu, c’était du pareil au même ?

Devant l’hyppopotamesque victoire libérale, je résiste difficilement à l’envie de m’écrier avec Bertolt Brecht, l’auteur de L’Opéra de quat’sous : faut-il changer de peuple? M’en choisir un plus à mon goût, moral, intelligent, moins pissou, plus solide et plus mature qui voterait avec sa tête, plutôt qu’avec ses pieds? Bien sûr que non, disons que j’ai l’ironie un peu amère depuis le 7 avril… Comme l’a observé Laurent Joffrin, directeur du Nouvel Observateur chamboulé lui aussi par la percée spectaculaire de l’extrême droite de Marine Le Pen, aux récentes élections municipales françaises, lorsque les peuples nous semblent déraper, ce ne sont pas eux qu’il faut blâmer. Mais ceux qui les gouvernent, les trompent, les détroussent. Et j’ajouterais aussi ceux qui les informent. Courant en démocratie, le « c’est la faute aux journalistes » retentit déjà chez nous. Je ne suis pas le seul à penser qu’il faudrait une sorte de commission Charbonneau des médias pour réfléchir au comportement souvent biaisé de nos journalistes durant la campagne électorale, et même avant. Car, et c’est là sans doute un legs de la foutue fracture de génération, l’hostilité déclarée des commentateurs et blogueurs postboomers envers le PQ et Pauline Marois, hostilité visible à l’œil nu durant la campagne, avait pris racine dès la victoire péquiste de septembre 2012.

Lors du premier post mortem qui a suivi la déconfiture du gouvernement Marois, qu’on aurait dit programmée par des conseillers parfaitement nuls, Dominique Payette, candidate péquiste défaite dans Charlesbourg et grande connaisseuse de l’univers médiatique, en avait long à dire. Non seulement sur la responsabilité des journalistes dans la défaite de son parti, mais encore et surtout au sujet des infâmes radios poubelle de la Ville de Québec qui ont fini, avec les années, par y engendrer une sous-culture politique axée avant tout sur la démagogie, le populisme et la bêtise.

Ma belle cité antique que j’ai quittée à 25 ans, je ne la reconnais plus! Ses vieilles pierres, sa patine des siècles passés, sa culture, sa différence et sa beauté ploient maintenant sous le clinquant, le fulgurant, les paillettes, le bruyant d’une Grande-Allée dévoyée en bistro à ciel ouvert, les moches édifices en hauteur qui jurent dans le paysage. Encore un peu, on se croirait à Disneyland! Ma Vieille Capitale a perdu son cachet d’authentique ville française et raffinée dont l’âme ancestrale se retrouvait dans toutes ses pensées et ses œuvres, comme diraient les poètes.

Bon, assez de daddy nostalgie! Retour à nos moutons, en l’occurrence l’attitude de la presse durant la dernière campagne électorale. Je ne peux m’empêcher de penser à Marc-François Bernier, ex-journaliste devenu prof en communication à l’Université d’Ottawa. Il a écrit tout un livre pour ravaler les journalistes de La Presse, du Journal de Montréal et de Radio-Canada, qu’il a longuement interrogés, à des « mercenaires » soumis aveuglément aux diktats de leur employeur dont ils défendent bec et ongles la ligne politique et les intérêts.

Jugement qui nous conduit en droite ligne au verdict aussi sévère d’un autre journaliste, Français celui-là. Il s’agit de Jean-Louis Servan-Schreiber. Dans son livre, Les riches ont gagné, il écrit que les riches ont gagné la guerre contre tous. Contre les États, les politiciens et… les médias qu’ils possèdent et influencent (comme les Desmarais et Péladeau chez nous) en laissant leurs braves petits soldats de la plume ou du gosier pérorer sur une liberté d’expression toute théorique, sachant bien que le pouvoir d’informer est tombé dans leurs mains. Feu la presse libre? On pourrait le croire. Heureusement, comme le remarque Servan-Scheiber, il reste des poches de résistance sur lesquelles l’argent n’a pas encore fait main basse pour mieux les bâillonner.

En guise de conclusion, disons que, s’il est vrai qu’il faut plancher, comme s’y astreint la commission Charbonneau, sur l’éthique élastique de nos politiciens, ne conviendrait-il pas d’en faire autant avec celle de nos informateurs qui ont manipulé une bonne partie de l’électorat québécois francophone durant les dernières élections? Car, pensons-y un instant, est-il normal de vouloir être dirigés durant quatre longues années par un premier ministre entouré de la « vieille gang » infatigable de Jean Charest et dont les placards regorgeaient, hier encore, de cadavres tout remuants?

Parfois, je me demande si la dégelée péquiste est si surprenante. Qu’attendre d’autre, en effet, d’un peuple qui, à deux reprises, aux référendums de 1980 et 1995, a choisi en toute connaissance de cause de renoncer à se diriger lui-même, préférant laisser le Canada anglais majoritaire lui dicter sa conduite? Et décider à sa place de ce qu’il deviendra en attendant de disparaître petit à petit dans la nuit des temps en baragouinant un franglais pareil à celui des Louisianais ou des Acadiens?

Je ne suis pas psychologue, encore moins psychiatre, mais il me semble qu’il y a un lien entre ces renoncements névrotiques à gérer sa propre tirelire et à se gouverner soi-même, quand on le peut, et le comportement électoral échevelé des Québécois francophones depuis quelques années. Votant tantôt à gauche, tantôt à droite, tantôt fédéraliste, tantôt souverainiste, tantôt libéral, tantôt péquiste, tantôt adéquiste, tantôt caquiste. Peuple mêlé sans doute, mais à moins que ce soit cela, la mystérieuse sagesse populaire?

 

god.pierre@videotron.ca

 

 

 

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